De nombreux travaux ont exploré le pronostic lié à l’albuminémie chez les patients cirrhotiques, en particulier ceux porteurs d’un carcinome hépato-cellulaire (CHC). Le taux d’albumine est, en effet, un reflet de l’insuffisance hépatique et participe au calcul de nombreux scores pronostiques (Child-Pugh, MELD 3.0), notamment après hépatectomie. Chez les patients cirrhotiques, l’efficacité des perfusions d’albumine est établie en cas de ponctions de grands volumes d’ascite, de péritonite bactérienne ou d’insuffisance rénale fonctionnelle. En revanche, son bénéfice est nul sur la mortalité ou les complications dans d’autres situations, en particulier si l’on cherche simplement à normaliser l’albumine en cas de cirrhose décompensée). Mais, qu’en est-il en post-opératoire ?
En chirurgie abdominale, en réanimation, en transplantation hépatique, les données publiées sont contradictoires quant au bénéfice d'un apport en albumine. La chirurgie pour CHC expose à une morbi-mortalité élevée, notamment par insuffisance hépatique post-hépatectomie (IHPH). De façon un peu surprenante, aucune étude n'avait jusqu'à présent évalué l'association entre une correction préopératoire de l'albuminémie et les résultats postopératoires chez des patients bénéficiant d'une hépatectomie pour CHC et présentant une hypoalbuminémie.
C’est à présent chose faite grâce à une équipe de Shanghaï (Zhongshan Hospital) (13). Le CHC en Chine est une cause majeure de décès par cancer et la chirurgie est la seule possibilité curatrice en dehors de la transplantation hépatique. Les dossiers de patients opérés du foie entre janvier et décembre 2021 étaient analysés de façon rétrospective. Les patients hypo-albuminémiques étaient comparés à des patients ayant une albuminémie normale, après appariement statistique. Les patients éligibles à une chirurgie hépatique devaient avoir un score de Child-Pugh grade A (et notamment un taux de bilirubine totale ≤ 34 μmol/L), un taux de plaquettes ≥ 100 × 10⁹/L, et une pression veineuse portale estimée à moins de 10 mmHg. Le volume de foie restant devait être d’au moins 30% en général et d’au moins 40% pour les cirrhotiques. La correction de l’hypoalbuminémie consistait en l’administration intraveineuse de 50 à 75 g d’albumine humaine à 20 ou 25 %, jusqu’à obtention d’une albuminémie supérieure à 36 g/L. Les principaux critères d’évaluation étaient la durée d’hospitalisation et de séjour en réanimation, l’incidence et la gravité de l’IHPH définie selon les critères de l’International Study Group of Liver, les complications à 30 jours selon Clavien-Dindo et la mortalité hospitalière.
Une première cohorte de 997 patients a ainsi été constituée pour une première comparaison, entre patients hypoalbuminémiques non supplémentés (52) et patients à albuminémie normale (945). Avant appariement, les deux groupes différaient significativement par la taille tumorale et le statut capsulaire de la tumeur, ce qui justifiait le recours à un appariement par score de propension ; la plupart des patients, dans les deux groupes, présentaient une tumeur unique et un stade A selon la classification de Barcelone (BCLC).
Les 52 patients avec hypoalbuminémie non supplémentés présentaient davantage d’IHPH de grade A ou B et de complications à 30 jours que les patients avec albuminémie normale (complications à 30 jours : 23,08 % contre 10,58 %). Leur survie globale était également significativement réduite, tandis que les durées d’hospitalisation et de séjour en réanimation avaient tendance à être plus longues. Aucun décès hospitalier n’était observé.
L’analyse portait ensuite sur 95 patients avec hypoalbuminémie ayant reçu de l’albumine, comparés à des patients à albuminémie normale. Après appariement, les résultats post-opératoires étaient similaires entre les deux groupes : durées d’hospitalisation et de séjour en réanimation comparables, distribution similaire des grades d’IHPH et taux de complications à 30 jours proches (18,95 % contre 15,79 %). Chez les patients avec hypoalbuminémie, la supplémentation était également associée à une diminution significative de l’IHPH, malgré une fonction hépatique initiale plus altérée.
Ces résultats montrent que l’hypoalbuminémie préopératoire est associée à un risque accru de complications majeures après hépatectomie, avec des durées de séjour en réanimation et à l’hôpital allongées. Ils suggèrent par ailleurs qu’une correction préopératoire ciblée de l’hypoalbuminémie pourrait réduire le risque d’IHPH et rapprocher les résultats précoces de ceux observés chez les patients avec albuminémie normale.
A noter toutefois que malgré son ampleur, l’étude ne permet pas d’établir un lien de causalité. Les données sont également insuffisantes concernant les hypoalbuminémies sévères et la transplantation hépatique. Des essais prospectifs randomisés sont donc nécessaires avant toute généralisation de cette stratégie.
Ref : JIM.fr Hépatologie 12/10/2026